Avishai Cohen

Biographie
Avishai Cohen

Aussi audacieux soit-il, tout explorateur use d’une boussole, d’un compas ou d’une étoile pour accompagner sa marche vers l’inconnu. Quand on lui demande ainsi quel est son instrument de navigation privilégié, celui qui lui permet à la fois de se repérer et d’avancer, Avishai Cohen, dont la réputation de musicien aventurier n’est plus à faire, répond sans hésiter : il s’agit de son Trio contrebasse-piano-batterie. Un outil de travail indémodable et évolutif qui, depuis plus de quinze ans maintenant, lui sert tout autant de guide que de ligne d’horizon, de socle fondateur que de force motrice ; si bien qu’il n’a jamais jugé pertinent de s’en éloigner, et encore moins de s’en séparer. “Le fait que ma discographie, jusqu’à présent, n’ait compté qu’un seul album en trio [Gently Disturbed, enregistré en 2008 avec Shai Maestro et Mark Guiliana] reflète mal le fait que ma musique a toujours été écrite pour – et exécutée par – ce type de formation. A mes yeux, le Trio ne s’est d’ailleurs jamais arrêté : depuis des années, il n’a pas cessé de tourner, et il reste à la base de la plupart de mes projets, y compris lorsque je me produis en quatuor, quintette, sextette ou, comme dans Almah [son album précédent, sorti en 2013], avec une section de cordes.”

Avec From Darkness, Avishai Cohen revient donc au cœur même de ce qui articule son langage et sa pratique de musicien. Mais comme toujours avec lui, ce qui semble relever d’un retour aux fondamentaux porte surtout la promesse d’un départ : si le compositeur et contrebassiste israélien ressaisit le bagage de l’expérience, c’est pour mieux prendre le large et partir à la conquête de terres vierges. Et c’est ainsi que, dans le parcours ambitieux qui est le sien, Avishai Cohen ouvre encore avec From Darkness une brèche significative vers une nouvelle dimension créative et expressive. “J’ai senti que c’était le moment d’enregistrer en trio, car c’est la première fois depuis Gently Disturbed que, dans cette configuration, j’ai autant eu le sentiment d’aboutir à une forme vraiment neuve, fraîche et incroyablement substantielle.” Si elle a pu s’éveiller dans l’exercice de l’écriture, cette conviction s’est renforcée dans l’exécution, au contact forcément inspirant de deux partenaires d’exception, le pianiste Nitai Hershkovits et le batteur Daniel Dor. Le premier, de ses mains chantantes et modulantes, illumine la musique d’Avishai Cohen depuis l’album Duende (2012), où il laissait déjà éclater sa maestria dans l’art funambule et exigeant du duo. Le second, entré dans le monde du compositeur début 2014, a su d’emblée y importer des reliefs et un souffle inédits. “Depuis plusieurs années, Nitai ne cesse de faire évoluer son jeu et sa musicalité : il a l’âme d’un homme d’expérience dans le corps d’un garçon de 27 ans ! Ses compétences techniques sont étonnantes, mais ce n’est rien en regard de ces capacités expressives : il n’est pas de ceux qui se contentent de bavarder, mais de ceux qui énoncent toujours des paroles profondes. Quant à Daniel, alias “Dada”, ce géant cinglé et adorable, il a apporté dès nos premiers concerts une énergie dont j’ai senti que nous ne redescendrions pas ! Il y avait tellement de vie, de joie, d’excitation… Il s’est installé dans ma musique à un endroit que j’aurais pu rejeter, et que j’ai au contraire embrassé pleinement. Entre Nitai et lui, il s’est aussi créé un espace commun et amical qui donne d’autant plus de force aux moments que nous partageons. Tous deux emportent ma musique dans des lieux et des perspectives que je ne soupçonnais pas : je ne peux pas rêver de mieux.”

Pour définir la beauté de cette association, Avishai Cohen a ces mots simples et forts : “Avec ce Trio, il y a une forme immédiate d’égalité entre les musiciens. Ici, trois ne fait plus qu’un”. Médusant ceux qui ont eu la chance de la voir à l’œuvre sur scène, cette cohésion humaine et sonore s’appuie sur une vertu aussi rare que naturelle, portée au faîte de son intensité : l’écoute mutuelle, cette science de l’âme et du cœur qui préside à la destinée des musiques authentiquement libres. Avec une puissance et une densité qui évoquent le jaillissement d’une source, Beyond, le titre d’ouverture de From Darkness, synthétise ainsi en deux minutes tout ce qui forge la grandeur de l’album : cet art d’habiter à trois l’espace et le temps, de faire vibrer en sympathie les cordes intimes de chacun, et de fondre les éclats d’une imagination sans limites dans le creuset d’une juste et indéfectible bonne intelligence.

Car From Darkness est encore une étape de choix dans la quête d’absolu et d’épure qui anime Avishai Cohen depuis des années. Tout y est à la fois foisonnant et condensé, fourmillant d’idées et ramené à l’essentiel, traversé de milles nuances subtilement harmonisées. A l’implacable mécanique rythmique d’Abie, qui pousse sa couleur latino dans le rouge avec un final d’une sidérante férocité – non sans humour, Avishai Cohen le décrit comme “une rencontre entre Beethoven, Charlie Palmieri et le heavy métal” – répondent ainsi en écho l’abandon mélodique de la prière Halelyah, la douceur teintée de gravité d’Almah ou le thème magnifiquement suspendu de Ballad for an Unborn Child, un morceau phare de Duende entraîné ici jusqu’aux confins du silence. Au défi harmonique et rythmique posé par From Darkness, dont la splendeur tourmentée se débat au son de la basse électrique d’Avishai Cohen, succède le pas cadencé de Lost Tribe, qui agit comme un appel d’air, un vent de libération. Le groove infectieux d’Amethyst, introduit par le vibrant Signature, semble quant à lui réfléchir les métriques complexes de C#, l’une de ses mélopées à tiroirs dont Avishai Cohen, puisant dans les soubassements du fonds moyen-oriental, est le seul à détenir le secret. Enregistré en trois petits jours en Suède, aux Studios Nilento, From Darkness se déroule ainsi comme un fulgurant manifeste en faveur d’une beauté combative, sûre de ses forces comme de sa vulnérabilité, et qui les met à nu en toute franchise, sans jamais recourir aux artifices du verbiage ou du délayage. “Dans ce disque, même des pièces plus longues comme Ballad for an Unborn, Halelyah ou C# ont cette qualité de concentration. Cette approche n’était pas intentionnelle, mais elle s’est imposée d’elle-même : notre trio était si soudé que la musique s’est écoulée ainsi, d’un seul flot, d’un seul bloc. Elle se suffit tellement à elle-même que je n’ai par exemple pas jugé nécessaire de chanter. Le trio, c’est un son particulier, un art à part entière ; j’estime qu’à l’intérieur de cet art, nous avons investi avec ce disque un endroit vraiment spécial. Nous le présentons de manière très pure, sans distraction d’aucune sorte. Notamment en remettant l’accent sur le rythme, le groove, la transe, qui définissent ma signature et contribuent à nourrir l’énergie positive qui traverse l’album.”

Le titre de cet opus l’annonce en effet clairement : From Darkness est tout sauf une plongée dans les ténèbres : il trace au contraire un chemin qui s’en extrait pour prendre de la hauteur et gagner la lumière. Qu’il rende hommage à un ami réchappé de justesse d’une agression à l’arme à feu (Abie, dédié au conguero new-yorkais Abie Rodriguez) ou qu’il évoque la perte douloureuse d’un enfant (Ballad for an Unborn), son contenu dessine un vertigineux tourbillon ascensionnel qui, en fin de programme, trouve sa pleine et lumineuse résolution avec une relecture gorgée de tendresse de Smile. Avec ce standard de Charlie Chaplin, l’Avishai Cohen Trio achève de transformer From Darkness en une expérience qui, jusque dans ses moments de rage et ses déchaînements d’émotion, porte et élève l’auditeur comme les musiciens, les tire irrésistiblement vers le haut. “Je suis heureux qu’on puisse dire de ce disque qu’il soulève ceux qui l’écoutent : s’il y a un effet que j’aime moi-même éprouver lorsque je joue, c’est bien celui-là. A mes yeux, il constitue l’essence même de la musique, un but que je m’efforce toujours d’atteindre… Je suis convaincu que la vie n’est facile pour personne : elle est excitante, formidable, mais parfois aussi déprimante, à peine supportable… Dans les trajectoires qui sont les nôtres, la musique peut être une forme de salut. C’est en tout cas ce qu’elle a toujours représenté pour moi.”

Dans sa chanson Anthem, Leonard Cohen a écrit ces lignes pénétrantes : “There is a crack in everything / That’s how the light gets in” (“Il y a une fissure en toute chose / C’est ainsi qu’entre la lumière”). C’est à travers ces majestueuses fêlures, creusées dans la matière même du vivant et de la musique, que From Darkness laisse irradier la lumière d’un art qui, plus que jamais, peut légitimement se targuer d’atteindre à la vérité même de l’âme humaine.


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