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Robin McKelle

Biographie
Robin McKelle

The Guardian:  » Robin McKelle possède une voix limpide et émouvante… une énergie et un éclat irrésistibles »

« N’importe qui peut reprendre mes chansons, disait l’immense Joni Mitchell. Ce ne sont que des univers dans lesquels on a vécu, transposé en sons, sur une partition… certains, certaines ont le malheur d’en comprendre chaque mot, la joie d’y entendre chaque quart de souffle. En général, ce sont les musiciens et chanteurs qui ont un pied dans le jazz qui peuvent capturer plus que quiconque la totalité de ces croquis de vie. Je ne leur demande qu’une chose : prendre chaque note, chaque son et le redessiner à sa propre façon. Il faut accepter de prendre les mêmes risques que je prends. »

Quand on écoute Robin McKelle redessiner la sublime « River », dans une métamorphose impressionnante de sa voix, de son être tout entier, on réalise note après note, break après break, souffle après souffle, sa connaissance de la musique. L’évidence est au rendez-vous : elle a touché de sa main la toile peinte par Joni Mitchell. Son essence et sa portée universelle. « Les couleurs sont si importantes pour moi, dit-elle. Elles m’inspirent les trajectoires des instruments, des inflexions de la voix… Chanter, c’est comme peindre : vous commencez par une teinte, un bleu indigo ; vous ajoutez une touche de gris, puis un ton qui casse, flashy… Couche après couche, vous êtes la couleur même, en devenir, en immersion. »

La relecture des grands standards est au cœur même de l’histoire du jazz. Mille fois repris, ils évoquent la répétition dans la création, telle celle du peintre Lucio Fontana, repeignant toute sa vie le même sujet pour mieux le capturer, pour en restituer à chaque fois une nouvelle lumière, un angle qui lui aurait échappé. Robin McKelle a beaucoup plus qu’« un pied dans le jazz », pour reprendre l’expression de Joni Mitchell. Il constitue les racines même de son art, le souffle qui l’anime depuis toujours, le feu qui roule en elle, tout comme sa volonté d’y intégrer toutes les musiques, pop, soul, blues ou rhythm’n’blues.

Alterations est sans doute à ce jour l’album le plus ambitieux de cette chanteuse/songwriteuse américaine, dans la forme – une tornade d’émotions, de climax interprétés avec une affolante virtuosité – comme dans le fond. Après avoir gravé sept albums salués par la critique,  Robin McKelle, en choisissant de reprendre des morceaux uniquement composés ou popularisés par des artistes féminines, Robin McKelle signe un manifeste vibrant dont la portée s’étend bien au-delà de son époque. Histoires d’amour brisées, racisme, revendications sociales, ce sont autant de cris, d’échos qui ont traversé le temps et ne demandent qu’à être entendus.

Billie Holiday, Janis Joplin, Sade, Amy Winehouse, Carole King, Dolly Parton, Adele… chacune, à sa façon, a écrit en filigrane une contre-histoire de la musique populaire, au fil des années, parfois assortie d’un destin tragique. Robin McKelle reprend leurs chansons et les restitue telles des diamants bruts à la beauté pure. Brisure, douceur, violence, sensualité… tout émerge de son interprétation, de sa voix de mezzo-soprano de chanteuse de blues noire, de ses aigus de jazz woman à la palette infinie – swing, scat, onomatopée, ellipses, prouesses vocales dignes d’un instrument… -, qu’on a si souvent, à tort ou à raison, comparée à celle d’Ella Fitzgerald. « Alterations est un hommage à ces femmes qui ont changé ma vie… à des chansons qui m’ont fait trembler. Il m’a fallu un immense courage pour rendre miennes les sculptures sonores parfaites de ces artistes que j’admire autant pour leur musique que pour leur parcours. Poser mon empreinte sur celle laissée par Amy Winehouse ou Joni Mitchell n’aurait pas été possible avant… »

Ceux qui l’ont vue sur scène savent avec quelle liberté Robin McKelle nous transporte dans des univers et des atmosphères aux tempos fluctuants, comment elle peut être contagieuse dans ses élans de joie, ses fêlures… avec sa façon d’attaquer les notes par le haut comme Billie Holiday, ses syncopes et la dextérité de Diane Reeves et des chanteuses du label Blue Note.

Comment capturer les rémanences, décliner autant de voix à sa propre façon ? « Je ne sais pas d’où me vient cette voix… Ma mère était chanteuse comme moi, mais plus une country singer. Elle chantait Carole King, The Carpenters, la Joni Mitchell folk… J’ai grandi avec cette musique, parce que ça jouait tout le temps à la maison… mais après, j’ai découvert seule Aretha Franklin, Gladys Knight. J’ai commencé à jouer très jeune dans un orchestre : des chansons R&B… Le feeling de la soul, je ne sais pas d’où il me vient… Pas d’une école – Robin McKelle a été élève, puis enseignante du prestigieux Berklee College of Music -, pas de ma mère non plus : c’est le sentiment, l’urgence de chanter la note parfaite, de trouver le phrasé juste et puis de tout fracasser pour exprimer une vague qui monte en vous, qui doit s’exprimer, au-delà des frontières de votre corps. Tout cela demande du temps, parfois une vie. »

Alterations… Tout a commencé de façon solitaire, chez elle, sur les touches de son piano : « C’était l’hiver dernier, j’étais seule dans cette pièce que je ne consacre qu’à la musique, dans la petite maison de deux étages où je vis à New York. C’est un espace de création, là où j’ai composé, écrit toutes mes chansons. Les fenêtres sont recouvertes par des draps ; j’aime le noir, éclairé par la lumière des bougies. J’ai besoin d’un cocon, d’un petit théâtre où je suis mon propre public. Parfois je m’y perds, j’y passe des jours et des nuits entières, sans montre… je ferme la porte… et m’enferme dans ce coquillage. J’y ai un très beau métronome en bois, un prix que j’ai reçu au Berklee College of Music… C’est un mojo qui scande mon propre temps. »

Lors d’un premier choix, Robin McKelle avait sélectionné deux cent chansons ! Elle a procédé par élimination pour ne retenir que 10 titres, essentiels et à l’image de sa versatilité musicale : « Je n’ai voulu les ré-écouter que deux fois. Pas plus. C’était la règle. Après chaque écoute, je me suis assise à mon piano et je les ai laissés sortir de la façon la plus vraie et spontanée possible. »

Toutes les chanteuses qui apparaissent en fond de toile dans Alterations ont en commun une chose : « On entend l’intention dans leur voix, dans les paroles… la vulnérabilité exposée, une incroyable technique dans la façon de chanter, d’écrire. Et l’art du lâcher-prise. »

Robin McKelle traversait alors une période décisive de sa vie, celle où tout artiste se demande si une suite a un sens, s’il ne vaudrait pas mieux tout arrêter « et écrire le mot FIN ». Pas de producteur, pas d’argent pour payer les musiciens… « J’étais au fond du trou. Mais je me suis relevée. J’ai décidé de me lancer sans rien entre les mains. Que des chansons, des histoires, et ma voix, dénuée plus que jamais de toute peur. » Bien que cela puisse paraître désuet à notre époque, les musiciens qu’elle contacte répondent tous présent, guidés par une mission, par la passion, par l’admiration qu’ils portent à Robin McKelle. Des pointures, tel que le pianiste américain Shedrick Mitchell, un as également à l’orgue et sur son Fender Rhodes… un producteur extraordinaire aussi, habité par la soul, la funk, le jazz, le gospel, le blues, le hip hop, qui a collaboré et enregistré avec Aretha Franklin, Roberta Flack, Maxwell, Whitney Houston, Billie Ocean…Un quartet de rêve prend forme autour de McKelle et se fond avec son interprétation : « Ils étaient excités… Ils ont tout donné. On a enregistré en live, à New York, dans un studio plein de charme – avec des tableaux d’art contemporain, des sculptures partout – qui s’appelle le « Samurai Hotel », en plein Queens Astoria. » L’un des quartiers les plus palpitants, aujourd’hui, de la création musicale new-yorkaise… là également où vivait Louis Armstrong.

« J’adore enregistrer à New York. Il y a un goût, une atmosphère rêveuse dont Lou Reed a souvent parlé… Aucune autre ville ne possède l’énergie musicale de New York. Et les meilleurs musiciens du monde entier gravitent autour de ses clubs et studios d’enregistrements. » Aux côtés de la chanteuse, des professionnels impressionnants, humbles, à l’écoute, tous issus du Berklee College of Music à différentes époques : Richie Goods, bassiste de funk, rock et jazz, collaborateur d’Alicia Keys et directeur artistique de Maxwell… ancien élève de légendes du jazz comme Ron Carter et Ray Brown, qui semblent passer en ombre chinoise dans ce disque. A la batterie, l’arrangeur et producteur Charles Haynes : une star, qui tient les fondations des morceaux chantés par Lady Gaga, Ed Sheeran, Kanye West, quand il n’est pas dans un club en train d’improviser avec le bassiste Marcus Miller ou le pianiste Jason Moran. « Charles Haynes, c’était mon rêve ultime : il sait exactement comment habiller n’importe quel morceau. » Le plus jeune est le guitariste et compositeur de jazz Nir Felder, habitué à s’aventurer dans les zones interdites et les improvisations avec des visionnaires comme Esperanza Spalding, Jack DeJohnette ou Meshell Ndegeocello…

Le résultat dépasse tout ce que l’on pouvait imaginer… On n’avait jamais entendu « Don’t Explain », le cheval de bataille de Billie Holiday, dans une version aussi charnelle et intime. Les couleurs des percussions, le son des peaux… la voix de Robin McKelle si proche du micro que l’on perçoit chaque craquelure et soupir. Un jazz doublé d’un chant en slam, de chœurs et d’arabesques hip hop… et cet érotisme à fleur de peau.

Quand elle attaque la noirceur et les faisceaux de lumière de « Back to Black » d’Amy Winehouse, Robin McKelle ne fait pas que livrer un hommage : elle semble littéralement poursuivre le parcours tragiquement interrompu de cette immense âme musicale. « On se souvient de l’amour qu’elle portait au jazz, de ses improvisations, de sa voix merveilleuse et tremblante lors de son dernier enregistrement avec Tony Bennett. Le jazz, ses phrasés étaient les racines du chant d’Amy Winehouse. La soul, les chiaroscuro aussi… » C’est un combo en feu qui respire avec « Back To Black », en soubresauts, en contrepoint d’entrechocs entre claves cubaines, cymbales en charleston et cette voix feutrée, de velours, comme soudée aux instruments, à ce rythme de spanish tinge, si cher à Amy Winehouse… à Jelly Roll Morton et à Ravel dans son Boléro. Et puis ce son de vinyle rayé, soudain, à la fin, qui donne les frissons. « J’aime profondément cette chanson. Il m’a fallu un immense courage pour me l’approprier. » Sa façon de l’aborder est très différente de celle de sa créatrice… c’est une suite non écrite, avec tant de techniques déployées et de sincérité à vif…

Ailleurs, la chanteuse monte dans une mythique « Mercedes Benz » sans regarder dans le rétroviseur. Sa voix devient rocailleuse et l’hymne de Janis Joplin prend la forme d’un gospel hendrixien à la guitare enflammée. « Quand j’étais ado, tout le monde me disait « Tu me rappelles tellement Janis Joplin… » Je n’aimais pas ça ! Pour moi c’était la chanteuse ravagée… elle semblait à chaque fois pousser un dernier cri et, pour moi, la perfectionniste issue de l’enseignement classique, des cours de chant lyrique, puis de Berklee, c’était une insulte. Je n’avais rien compris : ce que j’entendais comme des fausses notes étaient des tours de sons parfaits. Oui, j’ai compris l’intensité, la profondeur, le talent infini, la portée de cette voix qui résonne dans les cordes les plus vibrantes de mon registre d’alto. Joplin chantait comme un homme sur scène. » Avec la version de cette chanson sociale écrite par Janis Joplin, Robin McKelle parvient à tisser un pont entre le rock’n’roll, la soul, et des scat qui rythment une vie en feu.

Sur « Jolene  » de Dolly Parton, McKelle déplie son éventail vocal avec une énergie funk, un timbre de malt et un groove électrisant, à la Tina Turner, qui fait rouler les épaules. Avec elle, Jolene devient le personnage fascinant d’un film : « Dolly raconte une histoire vraie ; elle se confronte à une jeune femme dont son mari est tombé amoureux. » Jolene crie, Jolene danse, Jolene implore, Jolene est consciente qu’elle ne peut pas gagner…

Ces chansons à l’esprit si différent, dont la magnifique « Born to Die », de Lana del Rey, ici traversée des solos du trompettiste Marquis Hill, ont permis à Robin McKelle d’exprimer toutes les nuances de sa voix, et à l’auditeur d’en découvrir les impressionnantes métamorphoses. Tout au long d’Alterations, nous assistons à une « floraison des choses », fragile, délicate, consciente de sa beauté et de sa force, se pliant progressivement aux battements du cœur. L’amour irraisonnable et irraisonné qui traverse Rolling in the Deep d’Adele, est incarné par Robin McKelle non pas comme un cri de désespoir, mais comme une source d’énergie. « Les artistes que j’ai choisies sont des femmes puissantes qui ont inspiré des millions de personnes. Ce sont des légendes ; elles sont vulnérables et elles représentent exactement ce que je veux être. »

Dans une contrée où la plus ahurissante virtuosité n’obéit qu’à la discrétion et à la sensibilité, Robin McKelle nous projette « Head High » (La tête haute), seul morceau, sublime, qu’elle a composé pour cet album, dans un jazz modal à la John Coltrane, sa voix ductile créant des formes dans un call and response époustouflant avec le saxophoniste Keith Loftis. Un hommage à ces artistes, une tentative réussie de nous amener aux frontières de l’impossible, où, de la pure intelligence jaillit, la musique.

« Il m’a fallu un an pour arriver à la fin de cet album, et c’est sans doute le condensé de toute ma carrière, de ma vie, de mon parcours de chanteuse, de musicienne, de mes intentions artistiques. » A l’image des photos de presse d’Alteration, sur laquelle elle pose en bleu de travail, comme David Lynch lorsqu’il s’installe devant ses toiles, Robin McKelle construit un édifice que rien ne saurait altérer, aux antipodes d’une époque où les phénomènes de mode dépassent les savoir-faire.