Wayne Shorter

Biographie
Wayne Shorter

Le fil est mince et tendu entre deux pôles. A une extrémité, se trouve ce que l’on connaît – des sonorités sûres, des accords attendus agencés en suites prévisibles. L’autre est plus indéfinissable – un royaume magique où le jazz devient ce que le critique Whitney Balliett a qualifié de “son de la surprise”.

Le musicien évolue à chaque instant sur ce fil, et tente de progresser, en équilibre, pour atteindre cette magie. La manière classique est d’avancer doucement, à pas de souris, en respectant toutes les règles harmoniques. Le plus souvent, les résultats obtenus sont prévisibles. Ce n’est pas l’approche privilégiée par Wayne Shorter, le légendaire saxophoniste et compositeur. Son idée, éprouvée par six décennies consacrées à la musique, repose sur ce qu’on pourrait appeler l’écoute radicale, la conviction que dans le schéma d’un morceau, tout ce qui est révélé est directement lié aux signaux que chaque musicien envoie et capte.

Sur “Without A Net”, l’album stupéfiant de son retour chez Blue Note Records, Wayne Shorter et son trio abordent chaque morceau avec un total esprit d’ouverture et de respect. On sent, entre les notes, qu’ils s’écoutent les uns les autres. Ils évoluent à l’unisson avec grâce. Ce travail de recherche commun propulse Wayne Shorter vers l’inconnu. Il n’est pas inconscient ou téméraire, tel un révolutionnaire fou établissant ses propres règles, il est simplement curieux de voir où peut conduire un simple motif musical. Et c’est contagieux, car ses partenaires deviennent curieux à leur tour. Ses mystères deviennent les leurs.

Ce processus (la quête de l’un attisant la curiosité des autres) définit la musique de Wayne Shorter, depuis sa période Art Blakey jusqu’à sa série d’albums solo incroyablement créatifs, en passant par ses années classiques chez Blue Note, le quintet des années 60 de Miles Davis, et Weather Report. L’héritage provient en partie de ses compositions (des mélodies rhapsodiques qui, à elles seules, ont pratiquement défini le hard bop) et de la manière dont il les aborde en improvisant.

“Que dit-on après ‘Il était une fois…’ ? demande Wayne Shorter sur un ton qui suggère que sa question est aussi littérale que rhétorique. On ne sait jamais quand on va jouer. La presse nous rappelle qu’il ne faut pas se répéter. Alors nous écoutons, encore et encore, pour voir ce qui peut se produire.”

Le nous se rapporte au fidèle quartet de Wayne Shorter – le pianiste Danilo Perez, le bassiste John Pattitucci et le batteur Brian Blade. Montée il y a presque douze ans, cette formation jazz est unique en son genre (elle maîtrise le répertoire classique de son leader, et connaît également ses penchants et références dont il aime s’écarter). L’écoute est sa propre source d’énergie, renouvelable à l’infini, qui transforme des mélodies ordinaires en aventures viscérales. C’est si puissant que même les journalistes les plus tatillons en restent pantois. Les critiques des récents concerts du quintet débordent de superlatifs et le Guardian l’a décrit comme “le plus habile, le plus harmonieux, aventureux et audacieux petit groupe de jazz de la planète, qui célèbre l’aspiration de l’humanité à l’harmonie”.

Wayne Shorter a déclaré que les morceaux de “Without A Net”, enregistrés durant sa tournée européenne de 2011 (à l’exception du nouveau titre “Pegasus,” auquel a participé The Imani Winds, et qui a été enregistré au Disney Hall de Los Angeles), proposaient “une illustration de notre progression de ces dernières années.” En cours d’évolution, le groupe est passé du travail en solo au développement d’une aventure collective à laquelle chacun apporte sa propre contribution : “Blakey avait l’habitude de dire : ‘raconte-moi une histoire’ et c’est bien ce dont il s’agit. C’est la différence entre jouer d’un instrument et jouer ce à quoi vous aspirez réellement. Si votre but est de jouer d’un instrument, ça peut finir par s’avérer ennuyeux. Mais si vous avez une vision plus globale, à propos de ce qu’il vous paraît nécessaire d’exprimer ou de ce que vous espérez pour la condition humaine, ça peut changer la donne… Il y a des moments, quand nous jouons, où je me retourne et regarde Danilo : il se met à jouer quelque chose de beau et poignant, un vrai son de rêve. On décide alors de repartir de là, et d’aller dans la direction qu’il indique.”

L’album s’ouvre avec “Orbits”, un morceau original de Wayne Shorter enregistré la première fois en 1967 par le quintet de Miles Davis, sur “Miles Smiles”. Envoûtante dès la première mesure, cette étude sur un rythme soutenu lorgne vers une sorte de heavy metal. Elle montre que ces types connaissent leur affaire. La conversation évolue en vagues percussives avant la moindre déclaration solo, et prend ensuite des allures de débat métaphysique qui contribue à différencier cette version de l’originale. “Je dis souvent que rien n’est jamais terminé, dit Wayne Shorter en riant lorsqu’on lui demande pourquoi il s’est à nouveau intéressé à ce titre un peu oublié de son répertoire. En fait, si on commence à penser comme ça, et il n’y a pas de limite à ce qui peut être dit. Ça remet tout en perspective. On ne s’exprime pas avec des mots, mais un dialogue s’instaure lorsqu’on joue.”

Les six nouvelles compositions de Wayne Shorter sur “Without A Net” sont nées de cette dynamique. Quelque part, il a composé la mélodie de “S. S. Golden Mean” en escomptant que ses musiciens l’enrichissent. Au cours des dernières années, Wayne Shorter a consacré beaucoup d’énergie à des pièces plutôt longues, parmi lesquelles “Myrrh”. Mais il n’a pas cessé d’écrire des morceaux plus courts et cite volontiers “Starry Night” parmi ses favoris : “Dizzy, ça parle de toi, de ‘Manteca’ et des ponts qui réunissent les cultures. Ça m’a été inspiré par sa puissance. Aujourd’hui, être créatif est un véritable challenge et j’estime qu’il faut trouver une constante. La nature protège l’essence des choses à sa manière. Il ne faut pas s’attacher à ce qui est temporaire, et ça devrait également s’appliquer à la musique : on essaie de servir du meilleur de ce qui a été fait avant comme d’une lampe torche pour éclairer l’avenir.”

On trouve également sur l’album une version radicalement retravaillée de “Plaza Real”, un titre de Wayne Shorter enregistré pour l’album “Procession” de Weather Report, ainsi qu’une version à couper le souffle de la chanson-titre du film “Flying Down To Rio” de 1933, dans lequel Fred Astaire et Ginger Rogers apparaissaient ensemble pour la première fois à l’écran. Amateur insatiable de cinéma, Wayne Shorter raconte qu’il est tombé sous le charme de cette chanson après avoir vu le film en DVD : “Le compositeur Max Steiner a vraiment mis dans le mille avec ce deuxième accord. Il y a toute une histoire là-dedans, des notes qui tournent à contrecourant. C’est l’Amazonie, la forêt vierge, toutes ces anciennes chansons folk.”

Wayne Shorter explique que le titre de l’album lui est venu après une conversation avec Vonetta McGee, une amie actrice. Elle est venue le voir au Yoshi, à San Francisco, le seul club américain dans lequel il a joué avec son nouveau groupe : “On se connaît depuis l’âge de quinze ou seize ans et en partant, elle m’a fait : ‘Ton groupe et toi, vous jouez sans filet’.” L’image a plu à Wayne Shorter et la semaine suivante, sa femme et lui ont assisté à une conférence de scientifiques sur la forêt vierge : “ils n’avaient rien entendu de la musique, mais ma femme leur a fait part de la remarque de Vonetta et ils ont demandé si c’était le titre du disque.”

A bientôt 80 ans (il les aura en 2013), Wayne Shorter ne ressemble pas aux autres anciens du jazz. Alors que la plupart d’entre eux se contentent de récolter des récompenses pour l’ensemble de leur carrière, il crée une des musiques les plus intenses de son oeuvre, sur le plan de l’improvisation notamment. Ça en dit long quand on connaît son parcours. Wayne Shorter a commencé à enregistrer pour Blue Note en 1959, en tant que membre des Jazz Messengers de Art Blakey. Alfred Lion l’a signé en artiste au début des années 60 et il s’est lancé dans une carrière solo tout en étant membre du quintet fondé par Miles Davis au cours de la même décennie. Entre 1964 et 1970, Wayne Shorter a publié de nombreux albums sur Bue Note (parmi lesquels “Night Dreamer”, “Juju” et “Speak No Evil”) considérés, encore aujourd’hui, comme des sommets du jazz. Depuis il n’a cessé d’enregistrer de la musique à la fois belle et complexe (“Alegria”, publié en 2004, lui a permis de décrocher le Grammy Award du meilleur album instrumental) tout en développant un son de groupe unique.

Wayne Shorter n’est pas du genre à regarder en arrière, il est trop accaparé par le présent pour ça. Mais il reconnaît toutefois que son retour sur Blue Note, là où il a enregistré tellement de triomphes artistiques, a une saveur spéciale : “Pour moi, ce label c’est des gens qui se rassemblent pour faire quelque chose de surprenant. J’entends Alfred Lion en train de dire ‘Ne révèle pas tout d’un coup, conserve le mystère’, et après dix prises : ‘On peut en refaire une ? Et Blakey, tant qu’on y est, envoie un peu le bois !’ C’est dingue quand on y pense, à quel point les conseils d’Alfred Lion sont toujours suivis aujourd’hui. Ils sont désormais prodigués par les gens en place, Bruce Lundvall, Don Was et même les avocats, tout le monde. C’est quelque chose de propre à ce label, tout comme sa musique. Lorsqu’on agit ainsi, avec un but, avec respect, ça finit par caractériser l’esprit d’une maison de disques.”

“Without A Net” paraîtra le 5 février 2013 sur Blue Note, quarante-trois ans après le dernier disque de Wayne Shorter sur le label.